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Interview à l’occasion de AÏD UL ADHA

(LEID LEKBIR)

 

Dans quel cadre, Monsieur TAIF, avez vous approché cette fête ?

Le sacrifice, lors de la grande fête musulmane, a été traité dans un cadre « management public / métiers santé social » qui pouvait paraître au premier abord surprenant pour l’obtention d’un DESS.

Le sacrifice ne revêt pas simplement une dimension religieuse engageant l’individu mais il constitue également un fait social engageant l’autorité publique.

Ce sujet répond au critère de tout traitement de complexité et de multiplicité d’intervenants (préfecture, mairie, direction des services vétérinaires et autres).

Il a été présenté dans un cadre de management car il est avant tout un fait pour ne pas dire un problème d’organisation sur le plan espace / temps et facteur humain.

Le sanitaire évoqué dans ce travail ne concerne pas que le consommateur / santé publique mais aussi le bien être animal, l’environnement pour ne pas dire le bien être de la terre.

Le sacrifice a été traité dans une théorie de complexité car il touche plusieurs domaines à savoir : rituel, social, sanitaire, réglementaire et économique.

Sa pratique laisse entendre une socialisation d’une tradition religieuse très enracinée chez les musulmans, au début immigrés temporaires, et d’autres musulmans en tant que citoyens de confession musulmane. Ces derniers revendiquent cette pratique comme droit d’identité et cherchent à la pratiquer tout en respectant la réglementation en vigueur.

Les conditions sanitaires dans lesquelles se pratiquait cet événement laissent l’opinion publique voir en cela un carnage animal, un sacrifice sanglant et une dégradation de l’environnement.

La santé publique, l’hygiène, le bien être animal, l’urbanisme, les nuisances, et d’autres réalités sanitaires était négligé pendant cet événement.

L’augmentation du nombre des musulmans, leur souhait de s’intégrer en tant que minorité dans la société tout en pratiquant leur religion pose à la législation française et européenne des questionnements pour que ce droit légitime devient légal.

L’implication de l’administration dans cette fête est- elle une ingérence dans les affaires de la communauté musulmane ?

Le non concours du pouvoir public pour cet événement peut être considéré comme délaissement ou manquement de l’état à son devoir envers une partie intégrante de la nation française. Face à cette implication positive du pouvoir public, une implication de la composante musulmane s’avère, plus que jamais impérative.

L’administration est donc appelée à trouver un compromis entre le respect de la liberté du culte et le principe républicain selon lequel la loi s’applique à tous les citoyens.

La confrontation de ce qui est religieux à ce qui est réglementaire nous donne pleinement l’occasion de soulever l’apport de ce qui est religieux à cet événement tout en interpellant les textes à la lumière du contexte pour dissocier le cultuel du culturel de cet événement, d’où la complexité du rapport entre l’Etat et l’Eglise.

L’objectif à atteindre est d’arriver à « concilier l’attachement des musulmans à l’accomplissement de ce rite avec les dispositions réglementaires en matière de santépublique, de protection animale, de respect de l’environnement et de sécurité publique»

C’est une citation à ne jamais manquer lorsque nous abordons ce sujet.

Ce que vous venez de soulever met en évidence la dimension réglementaire de cet événement, pouvez vous nous en dire plus ?

Depuis 2002, la France n’a plus le droit de fermer l’œil sur les sites dérogatoires mais elle continue à tolérer les sites ou les abattoirs temporaires.

Lorsque nous évoquons la réglementation concernant l’abattage en général et le rituel en particulier nous faisons appel au code rural qui réglemente ce qui a rapport avec la santé publique (R291-15 et suivant).

En matière d’environnement, le code rural en fait référence (R237-2 et R215-8). Pour ce qui est de la protection animale on fait appel (R214-63 à R214-75).

La réglementation en matière d’ordre public n’échappe pas au pouvoir public.

Cette fête, dans l’ensemble a fait l’objet de plusieurs notes du conseil d’état de France et des directives européennes.

En conclusion, pour cette relation entre le réglementaire et le dérogatoire, nous reprenons les mêmes propos, ci-dessus, d’une manière similaire que nous avions considéré comme problématique de notre recherche :

Comment améliorer les conditions de l’abattage rituel en général et le déroulement de la fête de AID UL ADHA (l’Aïd el Kébir) en particulier pour concilier les pratiques des musulmans avec la réglementation française et européenne en la matière ?

Reste à signaler que la réglementation en la matière, autorise l’abattage rituel sans étourdissement préalable.

La déclaration publique faite par notre président du CFCM (conseil français de culte musulman), Dr D. BOUBAKEUR autorisant l’étourdissement préalable n’engage pas le CFCM, pour la simple raison que cet organe représentatif du culte musulman de France n’a jamais soumis à l’ordre du jour cette question .

Pourquoi un tel attachement des musulmans à cette fête ?

Tout au début de l’histoire, c’est une action de cheminement vers Dieu qui devait se réaliser par l’offrande humaine, un acte d’obéissance dévouée et de soumission à Dieu Seul.

De nos jours, cette dimension est presque totalement absente dans l’accomplissement de ce rite, ce qui a donnée l’occasion à des chercheurs de qualifier cet acte comme fête de mouton.

A notre sens, c’est une approche que nous qualifions d’animalisation de cet événement humain à l’origine.

L’ordre divin donné à Abraham, père des prophètes, pour sacrifier son aîné fils Ismaël (pour les israélites il s’agit d’Ishaq) est considéré comme test de foi, pour la faveur qui lui a été faite en le sortant du feu intact.

Pour pérenniser cet acte de foi, reprit par le prophète de l’islam (et de toute l’humanité) les musulmans, le 10 ème jour du dernier mois de l’année islamique - dite année de l’Hégire -(deux mois lunaires et dix jours après Aïd al-fitr qui clôt le mois du ramadan) dans le monde entier, célèbrent cette fête sacrificielle qui a été initiée lors de la deuxième année de l’Hégire.

En d’autres termes c’est en référence à la soumission au Dieu d’Ibrahim, acceptant d’offrir son fils unique en sacrifice, l’enfant ayant été remplacé au dernier moment par une offrande.

Le prophète donc, lui-même, en renouvelant le geste d’Ibrahim à la Mecque , a institué cette immolation comme un acte recommandé, mais non obligatoire.

Les différents rituels en rapport avec le sacrifice trouvent leurs sources dans les textes. Le choix de l’animal sacrificiel diffère d’un paysage culturel à l’autre et reflète la souplesse de la jurisprudence musulmane et la prise en considération du contexte géographique.

Appelée sous plusieurs titres, cette fête se conscrit dans un double rappel :

- Celui adressé à l’individu qui doit prier en l’honneur de son Seigneur et sacrifier

- Celui adressé à la communauté musulmane pour imiter et commémorer le geste d’Ibrahim, ce prophète considéré comme le personnage éminent du monothéisme, mis à l’épreuve et récompensé.

Nous citons un passage prophétique qui illustre le mérite du sacrifice et qui incite les musulmans à ne pas le manquer si possible.

Le messager de l’islam dit  : « L’homme n’accomplit pas une action plus agréable à Dieu le jour de l’aïd que celle d’offrir un sacrifice. Le jour de la Résurrection , l’offrande viendra intacte, avec cornes, sabots, poils et laine. Le sang qui en coule est estimé de Dieu avant même qu’il ne touche le sol. Soyez-en heureux ».

 Pourquoi ces Sacrifices, demanda t- on au prophète : « C’est la tradition de votre père Ibrahim, dit-il. Quel en est l’intérêt, lui demanda t- on encore ? « Il vous sera compté pour chaque poil une bonne œuvre », dit-il. Et la laine lui demanda t- on ?« Et aussi pour chaque brin de laine » dit le prophète.

Sur quelle base est fondée cette fête et comment peut on la définir ?

L’instauration de cette fête est basée tout d’abord sur le Coran, vient ensuite la deuxième base de référence en islam qui est la tradition prophétique dite Lasunna à laquelle on oppose le mot tradition et qui mène à des confusions au niveau de l’acception du terme.

La Sunna englobe ce que le messager de l’islam a dit, fait, adopté et son comportement.

Pour la définition, nous pouvons dire que le sacrifice de Aïd Al Adha est un acte recommandé (moins ou inférieur à l’obligatoire) constitué par l’immolation d’une bête le jour de l’Aïd et exprimant une adoration du Seigneur.

Pour rappel, les bases fondamentales de l’adoration en islam sont : l’amour, la crainte et l’espoir. Ces bases, que nous sommes appelés à observer pendant l’accomplissement de chaque adoration.

Une question de grande importance que nous devons rappeler à nos confrères c’est de savoir les buts du sacrifice et s’il n’y a pas d’autres moyens de les atteindre.

En Islam, le sacrifice renvoie à plusieurs objectifs que le musulman ne doit pas négliger en pratiquant cette adoration :

- Implorer la grâce Divine (au moment de l’accomplissement de cet acte),

- Faire largesse à sa famille le jour de l’Aïd,

- Répandre la joie parmi les pauvres.

Quelles sont les prescriptions religieuses de l’offrande ?

Quant aux conditions requises, nous sommes appelés à prendre en considération :

L’âge de l’animal,

L’exemption de certains défauts corporels et de préférence la beauté...

L’âge des bêtes varie selon l’espèce, plus précisément :

a) pour les moutons, on exige une bête âgée d’une année environ,

b) pour les agneaux plus de six mois,

c) pour l’espèce caprine, une année révolue,

d) pour les bovins, deux ans révolus,

e) pour les chameaux, quatre ans révolus.

Le prophète a dit : « Ne sacrifiez que des « Moucinnas » - âgée - à moins d’impossibilité. Dans ce cas vous pouvez recourir à des moutons moins âgés ».

Notons de passage :

Que sept familles peuvent s’associer pour sacrifier un bovin ou un chameau et ce pour participer concrètement à l’évolution des mentalités concernant cette fête.

La bête doit être valide et saine, ce qui exclut la bête borgne, la bête boiteuse, l’amputée d’une corne ou d’une oreille, la bête malade ou très maigre.

Le prophète a dit : « Quatre bêtes ne remplissent pas les conditions d’un sacrifice : la borgne dont le défaut est visible, la bête manifestement malade, la bête visiblement boiteuse, la bête défigurée ».

Ce qui ressort de cette deuxième condition c’est l’aspect sanitaire qui est très valorisé, considéré et que les sacrificateurs doivent tenir compte de l’état de santé de l’offrande.

Une belle et meilleure offrande est un bélier cornu, ayant des tâches noires autour des yeux et aux pieds. C’est ce genre de sacrifice que le prophète aimait offrir. Selon Aïcha : « Le prophète a sacrifié le jour de l’Aïd, un grand et beau bélier cornu, qui mangeait dans le noir (c’est-à-dire au ventre noir), marchait dans le noir (c’est-à-dire aux jarrets noirs) et regardait dans le noir (c’est-à-dire que les coins entourant les yeux sont noirs) »

C’est pour cela que nous trouvons des familles musulmanes effectuant des toilettes à leur offrandes, d’autres les maquillant en leur faisant le henné, du parfum...

L’animal sacrificiel doit être le meilleur parmi les meilleurs.

Concernant les sacrificateurs la façon et le moment du sacrifice ?

Nous avons, en France, plus de 500 sacrificateurs permanents et presque 200 à l’occasion de cette fête. Un sacrificateur, de point de vue réglementaire, n’a le droit de procéder à ce rite que moyennant une carte délivrée par une des trois mosquées de France après une formation d’habilitation, mais cette charge n’a été presque jamais assumée par les dites mosquées à quelques exceptions prêtes.

Pour procéder au sacrifice, il est souhaitable de faire coucher la bête sur son côté gauche, face à la Mecque , qui correspond au sud-est et dit :

« Bismil Leh....Je m’adresse, en vrai croyant, à Celui qui a crée les cieux et la terre, me conformant à la tradition d’Ibrahim. Ma prière, mon offrande, ma vie et ma mort appartiennent à Dieu. Cela m’a été ordonné et je suis le premier à m’y soumettre. Bismil Leh ! Allahu Akbar, Seigneur, C’est Toi qui me l’as offerte et c’est à toi que je la présente »

S’il est permis que l’acte du sacrifice puisse être délégué, il est recommandé dans la mesure du possible de l’accomplir personnellement, avec perfection adoratrice.

« Du vivant du prophète - dit Abou Ayoub ALANSARI, un des compagnons - le chef de famille sacrifiait la bête aussi bien pour lui que pour les membres de sa famille »

Celui qui a l’intention de sacrifier une bête le jour de l’Aïd ne devrait pas se raser, ni se couper les ongles pendant toute la durée allant du 1 er Dhoul Hidja (le dernier mois de l’année de l’Hégire) jusqu’au jour du sacrifice.

Le moment du sacrifice est la pierre angulaire ou autrement dit, ce qui pose le plus problème?

Le sacrifice commence le matin de l’Aïd après la prière et en aucun cas avant.

Dans le Coran nous lisons : « Nous t’avons certes accordé l’abondance, accomplis la prière pour ton Seigneur et sacrifie celui qui te hait sera certes sans postérité. »

Le prophète dit : « Qui sacrifie sa bête avant la prière, c’est de la viande qu’il s’offre, mais qui le fait après la prière, c’est un vrai sacrifice rituel conforme au sacrifice que font les musulmans ».

Alors qu’il est inadmissible de le faire avant la prière de la fête, nous avons constaté qu’il y a parmi des musulmans qui tolèrent ce fait mais refusent par contre l’étalement de l’abattage qui est autorisé. Dans ce sens le prophète dit : « Qui s’est empressé de sacrifier avant la prière, doit refaire son sacrifice.»

Pour contribuer à gérer les flux, nous rappelons qu’il est permis de retarder le sacrifice au 2 ème voire au 3 ème jour de l’Aïd.

Le prophète dit : « Tous les jours de Tachriq sont valables pour le sacrifice (c’est-à-dire le 10, le 11 et le 12 Dhoul Hidja) ».

Entre l’acceptation de sacrifier avant la prière et admettre l’étalement sur trois jours, nous constatons que les musulmans penchent, en minorité, pour la première solution. S’il y a une explication valable à ce comportement contradictoire, c’est que l’aspect social et festif l’emporte sur l’aspect cultuel.

Pour mémoire : le nombre d’agneaux abattus lors de cet événement est en constante croissance de 87 000 en 2001 on passe à 128 000 en 2006, quant aux bovins leur chiffre s’est accru de 1 998 à 2 500 en 2006.

A l’heure actuelle, nous disposons d’environs 180 abattoirs pérennes, d’une trentaine d’abattoirs temporaires. La lutte contre l’abattage sauvage nous a permis d’affaiblir les sites clandestins qui sont estimés à une soixantaine.

Suite à ces estimations, les musulmans doivent évoluer pour admettre l’étalement de l’abattage sur trois ou quatre jours, même si cela relève actuellement du miracle.

Dans la première étape de cette interview vous avez mentionné que cette fête revêt plusieurs dimensions ?

Oui, cette fête touche ou revêt plusieurs dimensions. L’une est la dimension sociale et cela se manifeste dans le fait qu’il est conseillé, prophétiquement parlant, de partager la bête en trois parties :

1/3 pour la famille,

1/3 distribuée en aumône et 1/3 offerte aux amis.

Le prophète dit : «Mangez-en conservez-en et faites-en l’aumône».

Il est aussi permis d’offrir toute la viande du sacrifice, comme il est permis de n’en rien donner sauf en cas de famine générale.

Pour finir cet entretien, quel message vous souhaitez passer?

Tout d’abord souhaiter à toute l’humanité une bonne fin d’année et à toute la communauté musulmane un bon Aïd.

La fête ne doit pas donner l’occasion de surenchérir au détriment du consommateur.

Face à la virulence des protecteurs des animaux, la communauté musulmane doit se constituer en fédération pour se défendre.

Les institutions représentatives du culte musulman (CFCM et CRCM) doivent s’impliquer davantage dans l’organisation de cet événement afin de justifier une éventuelle redevance.

En guise de conclusion, une idée s’impose : il ne faut en aucun cas justifier les pratiques, en matière d’abattage, par des traditions de nature socioculturelle.

Seul l’aspect cultuel permet de maintenir ces pratiques par dérogation aux prescriptions communautaires et européennes.

Dans cette perspective, les institutions représentatives doivent opter pour des abattoirs pérennes pour participer à la pérennisation de la présence musulmane française qu’on a crû temporaire.

 Mr. Ben Omar TAIF

Cofondateur du SIAH Salon International de l’Alimentation Halal
Gérant de MAKINE INVEST « ECO MED EXPO »
Membre du bureau exécutif du CFCM